In memoriam

Rolland Ghersi : l’enrichissement et la diffusion de la culture mentonnaise

Olivier VERNIER

                            Secrétaire général de l’Association de Sauvegarde

du Patrimoine Écrit des Alpes-Maritimes

Membre de la SAHM depuis 1985

L’enrichissement de la culture régionale par un défenseur du particularisme mentonnais

            Notre ami Rolland Ghersi n’est plus et le monde de la recherche régionale, au-delà de son cher pays mentonnais, déplore la perte de ce chercheur, inlassable défenseur de la culture originale et de la riche histoire de Menton et du pays mentonnais, même s’il disait volontiers qu’il « n’était qu’un passeur de mémoire. »

            D’autres diront avec émotion et talent leurs proximités de travail et intellectuelles, son implication toujours dynamique dans la SAHM qu’il dirigea inlassablement avec son « équipe » pendant des années (de 1985 à 2007), au point d’en faire la société savante publiante des Alpes-Maritimes avec le plus grand nombre de membres fidèles, les statistiques en portaient témoignage; c’est qu’en effet, comme il avait plaisir à le dire (avec contentement, voir fierté) : « Menton et le pays mentonnais est un amphithéâtre naturel qui n’appartint jamais au Royaume de Piémont-Sardaigne, mais se plaça volontairement sous son protectorat… ».

             Nous garderons en mémoire d’abord le sourire humoristique (mais parfois, désabusé) qu’il portait sur les gens et sur les choses et son regard toujours pétillant de malice. Notre première rencontre datait de notre travail de thèse d’histoire du droit (il y a donc prescription) avec une conversation riche et fructueuses aux archives municipales ; Jacqueline-Geneviève Martial-Salme, (1922-1994) directrice des musées de Menton, nous avait vivement conseillé de le rencontrer. En fin connaisseur des sources mentonnaises et monégasques mais aussi génoises et turinoises – en raison de la riche et complexe histoire des changements locaux de souveraineté-, il avait attiré ainsi notre attention sur la singulière assistance « obligatoire » monégasque pour le financement par la population avec la Maison de secours de Menton entre 1822 et 1848, thématique qui donnera lieu à une publication en 1988 dans Ou païs mentounasc.

            Une amitié sur le temps long allait naître et l’ultime fois que nous nous étions vus, c’était en de bien tristes circonstances : lors du dernier hommage à son épouse France ; elle accueillait toujours avec une réelle gentillesse et une grande classe permanente, le public varié des colloques d’histoire régionale de la SAHM et savait mettre en confiance nos étudiants « néo orateurs » qui en avaient bien besoin; savants et érudits reconnus comme débutants, Rolland et France mettaient à l’aise les « hôtes de la SAHM » et toutes et tous repartaient enchantés d’un accueil rare et chaleureux pas toujours présent dans les habituels colloques universitaires.

            Ces colloques étaient magistralement préparés en raison des liens privilégiés de Rolland avec les universitaires en histoire -quelque soient les périodes-, en histoire du droit, en histoire de l’art, en géographie, en ethnologie, en linguistique régionale certes de notre université alors de Nice Sophia Antipolis (devenue Côte d’Azur), mais aussi d’Aix-Marseille et de Gênes. Il savait solliciter les sociétés savantes qui l’avaient toutes en grande considération et en estime pour son travail associatif d’ampleur car il avait un « carnet d’adresses » bien fourni (de l’Institut d’Études niçoises à l’IPAAM (Institut de Préhistoire et d’Archéologie Alpes-Méditerranée), de l’Association de Sauvegarde du Patrimoine Écrit des Alpes-Maritimes à l’Institut de recherches pluridisciplinaire sur le Comté de Nice et l’Europe ; ce carnet dépassant largement le département : avec ainsi, l’Institut d’Études Ligures de Bordighera. Ces colloques magistralement organisés par Rolland Ghersi et les animateurs enthousiastes de la SAHM sur la longue durée (22 ans) au nombre de 16 et soutenus par la municipalité, se tenaient en principe au Salon du Louvre avaient un noble but : devant un public varié local mais venu aussi d’autres communes, proposer les dernières connaissances d’histoire régionale donc mentonnaise, monégasque, et au delà ligure et niçoise, mais également des synthèses de qualité sur des périodes allant de la préhistoire à l’histoire contemporaine sans oublier la linguistique et la dialectologie. Ces réunions scientifiques quelque fois bilingues françaises et italiennes sous l’édition et la présidence scientifique mais humaine du normalien chartiste mentonnais Alain Venturini, conservateur général du patrimoine et trois fois sous ma présidence, faisaient dialoguer les disciplines ; retenons quelques-uns qui marquèrent incontestablement la recherche : Le comté de Vintimille et la famille comtale, 1997, Du Mont-Agel à l’Arméa, art, histoire, personnages, 1998, D’Albintelium à la prud’homie des pêcheurs mentonnais, 1999, Voies romaines et voix romanes, 2000, Des chapelles de Sospel au château de Santena, 2002, Sainte-Agnès et l’ancien comté de Vintimille du Moyen âge à l’époque moderne, 2006, La réunion de Menton à La France, 2010 ; l’éclectisme et la volonté d’innovations scientifiques dominaient : ainsi, en 2003, l’auditoire put échanger sur la franc-maçonnerie à Menton (XVIIIe-XXe s.), l’orgue dans les Alpes-Maritimes ou la vie mentonnaise au XIXe s. Des personnalités locales intervinrent souvent que ce soit le prolixe chanoine monégasque Georges Franzi (1914-1997), bien difficile à limiter dans son temps de parole ou le truculent poète, acteur et fondateur du Groupe théâtral mentonnais Joseph (Jaouselet) Maccari, traducteur en mentonnais des pièces nissardes de son ami Francis Gag (1900-1988) ; on peut regretter toutefois quelque peu la « confidentialité » de leurs diffusion : ils ne figurent pas dans le catalogue du dépôt légal à la BNF, seule une collection complète est catalogué dans les collections de l’Odyssée bibliothèque municipale de Menton ; ils mériteraient d’être numérisés et mis à la disposition du public d’amateurs et des professionnels.

            Ses activités éditoriales scientifiques attestent de son action, toujours au service de la « petite patrie » au sens mistralien du terme; dès 1994, il dirige : Menton et le Mentonnais : essai de bibliographie, Menton, 35 p. Il offre des préfaces ciselées et toujours humanistes : pour l’histoire urbaine, il préface en 1989, la 3eme édition de l’Histoire de Menton de Louis Caperan-Moreno. L’histoire contemporaine a sa prédilection, en particulier la connaissance des « années noires » (en hommage notamment à l’action de sa mère Yvonne Pascal-Ghersi, longtemps collaboratrice privilégiée du maire de Menton) : Claude Barneaud, Les Mentonnais et la Résistance, 1992 ; Jean-Louis Panicacci et Pascal Molinari, Menton dans la tourmente 1939-1945, 2004.L’héraldique retient son attention avec le bel Armorial du Mentonnais sous la direction d’un de mes maîtres à la Faculté de droit et ami, Jean-Yves Coppolani, Menton 1995. Son art de vivre s’incarne- car il était aussi un bon vivant- dans un « best-seller » édité de nombreuses fois : Ginette Olivesi-Lorenzi, La cuisine mentonnaise, Menton, 1996.

             Il aborda l’histoire de l’art -du moment qu’elle était mentonnaise- avec d’abord en 1990, sa préface à l’étude de Michel Stève, Hans-Georg Tersling Danemark 1857- Menton 1920 : architecte de la Côte d’Azur, Nice. Il sortait de l’oubli un bâtisseur méconnu, architecte du futur musée Masséna à Nice. Puis suivront deux volumes bénéficiant de compétences et de l’expertise, pour le premier, de Charles Martini de Châteauneuf : La Grenouille et le Citron : histoire de la céramique artistique et architecturale mentonnaise, Menton, 1996 et Un maître de l’aquarelle : Ernest Lessieux 1848-1925 : chantre des Paysages Mentonnais, catalogue de l’exposition au Palais de l’Europe, 2006.

            Faire découvrir « la ville » était aussi une de ses passions : il collabore dans cet esprit au collectif sobrement intitulé Menton, sous la direction de Josiane Tricotti, mais édité à Paris, par le Centre des monuments nationaux, 2006.

            Même s’il eut le projet inabouti d’une monographie communale sur Gorbio dont nous parlions souvent (ce qui m’eut contenté en raison de mes lointaines attaches gorbiasques), il réalisa avec Guy Imart : Castellar : de Pendimoun à l’an 2000, Menton, 2003.

            L’homme de droit (fiscal, notamment par sa profession !) qu’il fut, l’autorisa à une incursion dans « Le droit pénal dans les statuts de Castellar », 2023.

Un des ouvrages dont il fut « paternellement » et légitimement le plus fier est celui de son fils Nicolas avec la monumentale publication : Le pays mentonnais à travers les actes notariés à la fin du Moyen âge, Menton, 2004. L’ouvrage étayé de sources inédites, retint l’attention de la grande médiéviste de la Sorbonne, la professeure Claude Gauvard et de mon maître historien du droit le professeur Paul Malausséna qui put avec bonheur, me confia-t-il, comparer avec sa propre recherche sur la même thématique, outre Var,  à Grasse.

Rolland sut utiliser aussi des vecteurs modernes de communication comme la vidéo avec Les 700 ans de Menton : 1290-1990 en 1992.

La diffusion de la culture régionale par un humaniste

              Il faut mettre à l’actif de Rolland Ghersi la suggestion qu’il fit dès la première Journée des Associations Historiques des Alpes-Maritimes tenue à Vallauris-Golfe Juan en 1997 : choisir un thème commun et fédérateur pour nos associations pour des panneaux d’exposition : ce fut alors « Les moulins dans les Alpes-Maritimes » car en grand connaisseur de nos terroirs, il savait qu’aussi bien dans le Comté de Nice, le Mentonnais qu’en Provence, « l’or jaune » eut une importance vivrière et économique. Cette première journée faisait suite à l’important (1500 participants sur une semaine) 121e congrès national des sociétés historiques et scientifiques organisé, sous l’égide du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, par le professeur Paul Gonnet (1920 -2004) de la Faculté des Lettres de Nice et nous-même, à Nice au Lycée Albert Calmette en 1996.

            Il y prit une part majeure par trois actions : en acceptant la lourde fonction de vice-président et vérificateur des comptes de l’association de soutien au congrès que nous avions dû fonder sur demande du CTHS, en incitant à des communications d’histoire mentonnaise et en tenant des longues permanences lors du Forum des Associations historiques locales pendant lesquelles il fit découvrir à travers les publications exposées notre riche histoire sur les deux rives aux congressistes français et étrangers. Il organisa in fine une belle excursion culturelle à Menton d’une journée pour les congressistes et leurs accompagnants, leur faisant ouvrir grâce à ses nombreuses relations des lieux peu accessibles alors comme la chapelle de la Miséricorde des Pénitents noirs, ou interdits au public comme les réserves du Palais Carnolès, celles du Musée de Préhistoire régionale avec les collections du préhistorien Stanislas Bonfils ou les rues de la Vieille Ville qui lui étaient chères, commentant avec délectation la plaque en l’honneur du général Jean-Baptiste de Bréa et la « révolution » mentonnaise de 1848.

            Rolland franchissait volontiers le Carei et le Borrigo pour apporter à Nice son expertise toujours positive à une association culturelle dont il fut membre fondateur en 1996 : l’ASPEAM (Association de Sauvegarde du Patrimoine Écrit des Alpes-Maritimes) présidée alors par Rosine Cleyet-Michaud, directrice des Archives départementales des Alpes-Maritimes. Il tint toujours à ce que Menton et le Pays mentonnais ne soient pas oubliés tant dans les journées d’études que dans les expositions organisées par notre équipe. Il savait signaler des sources archivistiques, des sources documentaires et des sources iconographiques. Sa contribution fut décisive pour le Mentonnais lors du thème « L’hôtellerie dans les Alpes-Maritimes »,- il fut à l’origine de la signalétique en ce sens dans la ville de Menton- de même lors de « Fleurs et fruits dans le Alpes-Maritimes », nous pûmes accéder à des prêts de documents privés d’agrumiculteurs et il nous apporta une thématique originale sur les frises mentonnaises florales et fruitières a sgraffito réalisées par des maçons et artistes transalpins depuis la fin du XIXe siècle. Il incita d’ailleurs à la publication par la Jeune chambre économique de Menton de l’étude : Les frises : du sgraffito à la polychromie ou petite histoire des chefs d’œuvre de l’art décoratif des façades du Pays Mentonnais, 1996. Son aide fut décisive lors de la thématique sur « La sociabilité ». Grâce à son action, il permit même à des dépôts d’archives communaux (Menton) et départementaux (Nice) de s’enrichir, par son entremise, de sources de clubs et associations sportifs ayant cessé leurs activités, lorsque nous retinrent comme thème « Sports et sportifs dans les Alpes-Maritimes ». 

            Il reçut toujours avec intérêt et patience, en les encourageant, les étudiants de l’Université de Nice-Sophia Antipolis ou ceux d’Aix-en-Provence en quête de sources mentonnaises, notamment en linguistique ou en histoire de l’art. Bien des études académiques lui furent redevables.       

              Pour toutes ces actions patrimoniales, la médaille d’or de la ville de Menton lui est légitimement décernée en 2012.

            Il demeurera dans les esprits et les cœurs de ceux qui eurent le privilège et le bonheur de le côtoyer. 

                                                                                              Serge COCCOZ
Vice-président de l’ASPEAM

Vice-président du Cercle d’Études et du Patrimoine de Sospel

            Les membres du Cercle d’Études du Patrimoine et de l’Histoire de Sospel ont appris avec une grande tristesse la disparition de Rolland Ghersi.

Président charismatique de la Société d’art et d’Histoire du Mentonnais, Rolland Ghersi avait accueilli avec intérêt et encouragé la création de notre association. Il en avait accompagné les premiers pas en n’hésitant pas à se joindre, avec son épouse, à certaines de nos premières réunions.

            J’ai le souvenir de l’une d’entre elle où il prodigua généreusement ses conseils tant dans le domaine des démarches administratives, ce qui relevait de son champ d’expérience professionnelle au sein de l’administration où nous officions tous deux, que des voies de recherches historiques, ce qui relevait de sa passion la plus vive et la plus profonde.

            Nous pourrons aussi rappeler que c’est lors de la journée des Associations Historiques organisée à Sospel en 1998, que Rolland Ghersi, au cours de la réunion des présidents émis, le premier, l’idée d’un thème de recherche ou d’exposition commun à l’ensemble des groupements réunis chaque année.

            Nous garderons en mémoire son rôle majeur dans la recherche historique régionale par les fameuses journées d’études qui eurent lieu à la fin des années 1990 et début 2000.  Organisées sous son autorité par la SAHM et présidées par Alain Venturini, elles ont permis des rencontres stimulantes entre chercheurs et surtout la diffusion de leurs travaux par la publication des actes de grande valeur.  

            Les membres du Cercle se souviendront de sa dernière venue pour l’inauguration d’une de nos expositions estivales au Pont-Vieux. Rolland Ghersi avait engagé une longue et émouvante conversation avec Élisabeth Pérus, trop tôt disparue, sur certains de leurs amis communs.

            Conteur hors pair, il avait évoqué maints souvenirs le rattachant à notre terroir qui lui était si cher.

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